Présences
     

Présences

Depuis plusieurs années, Emese Miskolczi construit une œuvre qui mixe la photographie et la vidéo. Chaque sujet qu’elle approche génère une méthode de travail en plusieurs étapes. L’artiste observe une situation qu’elle documente de manière exhaustive. Elle retranscrit ensuite cette documentation de façon intuitive et contemplative. Dans ses montages vidéo et ses photographies longues poses, le temps devient une matière qu’elle fractionne, étire, dissèque et manipule. Elle tente ainsi d’ouvrir de nouveaux horizons perceptifs sur une réalité que nous croyons connaître.
Avec le soutien de l’Espace Photographique Arthur Batut, Emese Miskolczi a sollicité cent quarante huit et un habitants de Labruguière pour les filmer et réaliser des portraits de groupe à partir de leurs traits individuels. Commerçantes, rugbymen, aides-soignantes, pêcheurs, hommes et femmes du club des aînés, élèves d’une classe maternelle, adolescents du collège ont ainsi défilé devant sa caméra. L’artiste leur a chaque fois demandé de prononcer une phrase de présentation choisie pour l’ensemble du groupe en fixant des yeux l’objectif . La série couvre un prisme d’activités qu’elle a souhaité la plus ample possible. Elle s’étend également aux âges de la vie : les modèles les plus jeunes ont quatre ans et les plus âgés sont à la retraite.
Le portrait social n’est ici pas issu d’une juxtaposition de ses membres mais de la surimpression numérique de leurs images. Superposés, synchronisés dans leurs mouvements, ces portraits parlent, respirent et clignent des yeux comme une seule personne. Le visage qui émerge de leur télescopage est une image purement virtuelle. Elle est la formule visuelle condensée de tous ceux et celles qui lui ont donné leurs traits.
Cent soixante et un portraits, juste assez pour approcher significativement les différents visages de Labruguière, en pénétrer la substance, les traits communs. Mais si condensée soit-elle, cette formule reste vacillante. Montée en boucle, son apparition et ses métamorphoses évoluent à une vitesse que nos yeux peinent à suivre conciemment. La fixation longue de ces portraits dans les yeux fait apparaître une multiplicité d’images subliminales dans la friction de leur matière en mouvement. En invitant l’œil à se tenir aux aguets, Emese Miskolczi suggère que les effets de surface sont un leurre. Elle n’invente pas ces images, mais construit le dispositif qui permet de les faire apparaître.
Le montage en boucle est au temps ce que la superposition est à l’espace : une tentative d’extraire une vérité contenue dans les traces mémorielles de la matière, à force de répétition. Aucun des modèles ayant posé pour ces portraits ne se reconnaîtra en propre, car il n’est donné à personne de commander les expressions de son visage ni de les percevoir. C’est justement ce décalage entre un visage et l’image de ce visage qu’Emese Miskolczi explore par les voies du ressemblant. Les images qu’elle compose sont la manifestation troublante d’une part insaisissable de l’identité recherchée entre le singulier et le général, au carrefour de l’individuel et du collectif.
L’émotion ressentie à la vue de ces corps vibrant à l’unisson tient sans doute à une forme de sublimation que l’on retrouve dans les chœurs dramatiques ou musicaux. La force de la parole (ou de l’image) commune est qu’elle fait entendre aussi bien son unité que sa dispersion ou sa diversité. Les portraits composites réalisés par Emese Miskolczi sont un équivalent visuel de la polyphonie : une combinaison de plusieurs voix indépendantes liées les unes aux autres par les lois de l’harmonie.
Marguerite Pilven